Kehinde Wiley au Petit Palais jusqu’au 15 Janvier 2017

J’ai eu la chance de découvrir l’artiste américain Kehinde Willey en 2008, lors d’une visite du musée de Brooklyn à New York. Monumental, le Napoléon Triomphant, m’avait laissé une vive impression. Cette idée de montrer un homme noir, dans son jean baggy et ses Timberland, vainqueur, glorieux m’avait frappée et séduite. Pas besoin de se travestir, de revêtir des vêtements qui ne sont pas les siens, de changer sa culture pour réussir. La fierté, pas la tête baissée. Je suis restée face à cette oeuvre pendant plusieurs heures. A prendre des notes que j’ai perdu entre temps.

Lorsque j’ai appris qu’une exposition sur le thème « Lamentations » avait lieu à Paris, je n’ai pas hésité longtemps. Dans cette exposition, c’est une dizaine d’oeuvres peintures et vitraux qui vous attendent.

Black Jesus

Au rez de chaussée, 3 tableaux y sont présentés dans le prolongement de la collection permanente du musée dédiée au 19ème siècle. Cette première série sur le thème du Christ propose plusieurs représentations d’un Jesus Christ Noir. Le choix de placer du 19ème siècle n’est pas anodin. C’est une époque de renouveau religieux en France et en Europe de manière générale, réaction à la révolution et au siècle des Lumières.

On s’interroge alors sur la place consacrée à Jesus dans la vie du peintre. Renouveau religieux personnel? Lamentations? Le contexte politique aux Etats Unis, les meurtres de jeunes hommes Noirs en cascade y sont sans nul doute pour quelque chose.

Néanmoins, Wiley bouleverse les codes de l’iconographie religieuse et celle du Christ en particulier. Le regard de ces Jésus Noirs ne laisse aucune place à la tristesse ou à la mélancolie mais questionne celui qui observe. Un port de tête et un regard inquisiteur qui dit « j’ai compris que vous m’avez trahi ». La société américaine en Judas des temps modernes? Les bras de ces Black Jesus  font immédiatement penser à cette phrase « Don’t shoot ». Le port de la couronne, de la croix, comme le signe d’une dignité conservée. D’un bling intact même à quelques minutes de la mort. Comme si, l’homme noir, même aux portes de l’échafaud, ne pouvait se permettre d’être vraiment à nu.

On sait Kehinde fasciné par le luxe et l’apparat. La place du bijou et de la croix en particulier, suscite également des questionnements. Son black Jesus porte sa croix, mais elle est à son cou. Une chaine, vive, dorée. Le matériel ne serait-il pas le fardeau, l’échafaud de l’homme noir, ce qui le trahit, le mène à sa perte? Peut être un lien entre capitalisme, l’esclavage et la place de l’Homme Noir dans la société américaine aujourd’hui.

Le Jesus Noir Allongé

Assise face à cette oeuvre monumentale et gigantesque, deux étudiantes s’installent à mes côtés. 19-20 ans, l’une en hypokhagne, l’autre en Humanités à Henri IV. Elles me voient prendre des notes et me demandent si je tiens un blog d’art (?…). On commence à discuter de l’oeuvre que nous avons en face de nous. Des jeux d’ombres et de lumière. Du contraste entre la lassitude, la souffrance de ce Jesus allongé et le tapis fleuri et flamboyant qui l’entoure. J’y vois une lueur d’espoir. L’idée que malgré tout, malgré la mort, la vie en renait.

L’une d’entre elles, d’origine africaine, me dit une phrase très juste:

« On ne s’interroge pas, on ne se demande pas pourquoi il y a des noirs sur ces tableaux. On est saisi et c’est juste beau ».

On discute art figuratif, art abstrait. L’une me dit que l’art contemporain laissait jusqu’à présent trop de place à l’abstrait mais qu’elle pense cette époque désormais révolue . Je partage son point de vue. Dans le monde hyper-connecté où nous vivons, où presque tout est virtuel, de notre travail à nos rencontres amoureuses sur Tinder, on a besoin de se figurer le monde qui nous entoure. Comme pour en garder une miette. C’est d’ailleurs une des choses qui me plait le plus avec les oeuvres de Wiley, le gigantisme de ces tableaux donne une échelle quasi réelle à ses sujets. Nous laisse l’impression de pouvoir les connaître. Il le dit d’ailleurs très bien dans cette vidéo.

Marie des temps modernes

La visite se prolonge au premier étage, dans la galerie des grands formats. Là, ceux sont 6 vitraux représentants Marie, la Madonne.

wileymadonnahd

C’est une Vierge Trônant, une reine couronnée en survêtement Adidas, qui porte sa fille en sandales Birkenstock. C’est aussi un homme qui porte son fils avec un maillot de foot et une balle entre les mains. Mais lorsque l’enfant meurt, c’est son père qui le porte.

Tantôt homme, tantôt jeune adolescente, on s’interroge forcément sur le lien entre Marie qui « a enfanté » seule un enfant « sans père » et le taux alarmant d’enfants noirs américains vivant dans des familles monoparentales, élevés par leurs mamans (72%). Wiley nous force également à nous demander si l’homme et la femme sont interchangeables dans le rôle de la mère. Ou du père… Tout comme l’enfant, est tour à tout un garçon ou une fille. La question du sexe, du genre, est forcément soulevée.

Pour voir l’exposition, rendez vous au Petit Palais, Métro Champs Elysées Clémenceau (Ligne 1 ou 13). Gratuit. Pas besoin de réservation. S’il y a beaucoup de monde dans la queue, passez par l’entrée groupe ;-).

Du mardi au dimanche de 10h à 18h Nocturne le vendredi jusqu’à 21h

 

Credit photo : Le Petit Palais

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